27 juin 2015 - Emmanuel LEU T.

Les coupures de courant meurtrières

Une nouvelle sur les coupures de courant et ceux qui en profitent pour commettre des méfaits.


A l’occasion d’une fête de mariage, à la fin de la cérémonie religieuse, toute la foule des conviées s’était massée dans la belle salle de restaurant aux aspects ravissants. Une musique moderne, tantôt nationale, tantôt sud-africaine ou brésilienne fendillait les murs de ce somptueux patrimoine. Des jeux de lumière rutilaient dans toute la salle, en nettoyant avec des jets multicolores les vestes fripées et les godillots rustiques de certains invités.

Plongés dans une ambiance à tout casser, les convives en goguette se trémoussaient avec gaieté sur les airs de rumba et de salsa que les maestros inventaient, envoûtants jeunes et vieux. Les autres invités, assis autour de tablettes bien arrosées, se racontaient des niaiseries, en mastiquant majestueusement des croque-monsieurs et en frappant du pied au rythme ensorcelant de la musique. Des jeunes servantes circulaient partout et s’adressaient avec gentillesse aux gens. L’heureux couple venait à peine d’être invité à ouvrir le bal.

Quelques minutes après vingt-deux heures, alors que la plupart, sous l’action de la bière, rivalisaient de danses et de conversations frivoles, une catastrophe non prévue gâcha le tout. Sans crier gare, houp ! Le courant était parti. La musique se tut brusquement. Les jeunes filles servantes, bras et jambes en coton, restèrent sur place sans faire un moindre mouvement. Parmi ceux qui dansaient sur la piste, il y a eu un monsieur qui a osé se déplacer afin de regagner sa place. Il se heurta violement contre une tablette et se renversa sur le tapis suivit de verres, de bouteilles et la boisson qu’ils contenaient. En voulant se sauver, une dame dont le super wax était sérieusement salie par toutes ces boissons, valsa elle aussi sur une table voisine en entraînant et les plats et les bouteilles, elle se déchira grièvement la fesse gauche avec les débris de verres cassés sur lesquels elle était tombée.

Accompagné des autres membres du staff, le directeur de la fête chauffa les pneus de sa voiture Hiace vers la résidence du technicien de la société d’électricité. Il fallait plusieurs acrobaties pour atteindre sa maison située dans un quartier où la circulation automobile était loin d’être saluée. Sur la grande avenue, les voltigeurs et les prévôts faisaient leur patrouille. Vraiment le malheur ne vient jamais seul. Tous les sujets ramassés jusque-là étaient sans intérêt : soit un ivrogne qui rentrait chez lui après avoir vidé ses poches, soit un étudiant qui revenait d’une soirée culturelle. Toute la harde humaine barra la route juste à l’endroit où elle était boueuse, en braquant des torches allumées sur la voiture. La vase obligea le chauffeur de ralentir la vitesse en louvoyant pour ne pas patauger. Il accéléra et dépassa de deux mètres, la ligne de front formée par ces nuisibles gardes du peuple. Dans leur furie, ils se précipitèrent sur le véhicule et l’entourèrent.

Les coups de feu en l’air

 – Monsieur, double infraction ! disait un soldat, vous avez voulu fuir ! Vous êtes donc des voleurs, des brigands, des escrocs et des rebelles !

Non monsieur, nous ne sommes pas tout cela, nous sommes des….

– Ta gueule, sinon…

Et comme pour montrer de quoi ils étaient capables un des militaires, un véritable rustre, ouvrit le feu en l’air. Le coup retentit dans les arbres, répété par l’écho qui continuait à crépiter sur la ville où planait un calme nocturne.

« A terre et haut les mains !« , ordonna un autre, l’arme pointée sur le nez du chauffeur, les quatre messieurs exécutèrent cet ordre sans tousser. « Mon commandant, dit un militaire en s’adressant à l’un d’eux difficilement identifiable, ce sont des éléments dangereux !« . Le mon commandant n’a pas articulé une phrase, il se tenait à l’écart avec une sorte de coutelas à la ceinture, il a tout simplement compté deux chiffres : « Quinze-huit« , dit-il et alors l’opération commença : une fouille systématique. Même les parties les plus intimes du corps n’étaient épargnées.

Dans moins de cinq minutes, les quatre messieurs étaient dépouillés de leurs appareils de communication, des billets de la monnaie nationale et américaine, des vestes, montres et souliers. Les mains et les pieds solidement ligotés, les quatre amis roulaient les yeux au pied d’un manguier. Ils n’avaient plus pour habits que leurs sous-vêtements. Le muni-bus fut réquisitionné pour la soi-disante patrouille. « Gare à toi si ton réservoir se dessèche avant la fin de notre mission ! », fut avertit grossièrement le chauffeur par le sous-commandant et le muni-bus disparut avec à son bord six militaires.

Six autres étaient restés sur le lieu d’arrestation avec les trois messieurs victime de l’insécurité, du désordre, de l’indiscipline et du terrorisme qui règnent dans la ville et devant lesquels les autorités politico-administratives affichent une indifférence et un silence on dirait complice.

Des pleurs

Cette nuit-là, le quartier Brian était l’hôte des hommes en uniformes. Le chauffeur était grossièrement orienté par ses nouveaux patrons. A quelques mètres de la parcelle où la construction était très moderne, quatre coups de fusil troublèrent les rêves des habitants qui étaient endormis. Cinq éléments se retirèrent et laissant l’un d’eux, bien armé pour veiller sur leurs prisonniers et leur véhicule. Des coups de feu retentirent de nouveau. Des pleurs. Puis un silence. Le propriétaire de la belle villa gisait dans un bain de sang. Sa femme toute nue était attachée au lit de leur chambre.

Dans le véhicule où il était, le chauffeur tremblait comme une feuille de palmier agitée par une tornade. Il se demandait s’il rêvait ou si tout cela était vrai. Il pensa à sa chère future épouse, fit siennes ses craintes, ses inquiétudes et ses interrogations. Il se demandait le sort de ses trois amis restés sous la garde des six bourreaux. Il revoyait le couple à l’honneur en se posant des questions sur la suite du banquet, fruit d’une organisation très musclée de sa part. Le maudit courant est-il revenu ou non ! Qu’est-ce qu’ils ont dû trouver comme moyens pour chasser les ténèbres ? Qui est cet incivique qui s’est permis d’assombrir à son gré toute une ville sans qu’il y ait même une panne technique ? Effectivement, il ne s’agissait pas d’une panne de ce genre.

Toute une machination s’orchestrait autour de cet incident surtout le week-end, afin d’obliger les utilisateurs du courant électrique à engager des sommes d’argent pour grossir les poches de l’équipe chargée de l’électrification.

Quelques instants après, les conquérants revinrent avec les butins dont ils encombrèrent le véhicule. « Départ !« , ordonna le sous-commandant. Le pauvre directeur-chauffeur fit plusieurs manœuvres pour se dégager sur une ruelle. Il reçut un coup de fer qui lui blessa la nuque. « Faites vite, civil !« , lui dit le même escadron qui lui avait asséné le coup.

Encore du sang ! il formait un petit fil le long de la colonne vertébrale et fut avalé au niveau de la ceinture par le pantalon, il ne sut même pas se gratter, alors que la plaie lui faisait très mal.
Il était deux heures vingt sur le tableau de bord du véhicule, rongé par la tristesse, les soucis, la peur et le sommeil, il conduisait comme un robot. Parfois les larmes jaillissaient de ses yeux et lui obstruaient la vue. A un endroit inconnu, noir comme une géhenne, les militaires lui dirent d’éteindre le moteur. Il fut surpris de les voir déjà à onze. Ceux qui étaient restés avec les trois messieurs avaient déjà rejoint cet endroit, leur lieu de rencontre, de rendez-vous ? Sait pas. En voyant les cinq autres, son esprit se surchauffa davantage. Pour lui, ses amis étaient liquidés sans autre forme de procès. Mais il s’encouragea à l’idée qu’il les voyait à cinq. C’est qu’un seul était resté surveiller les trois prisonniers.
Les neufs s’attelèrent rapidement à l’ouvrage, en déchargeant le bus de tout son contenu.

Le commandant et le  sous-commandant les regardaient faire en surveillant les abords. Une fois le véhicule vidé, le commandant s’adressa de nouveau au chauffeur : « Je compte jusqu’à cinq. Si je te vois encore, je te descends. Un….deux. »
Heureusement pour lui, le démarreur avait directement obéi. Il déchira l’air avec sa bagnole à toute vitesse, sans savoir où il allait, l’essentiel étant d’abord de disparaître devant ces sauriens humains, capable de tout. Quelle route, quelle avenue prendre pour atteindre ses amis dont le sort jusque-là n’était pas connu.

Nuit sombre, nuit obscure, nuit tragique, nuit de grand sinistre

La nuit devenait de plus en plus noire, à cause des nuages orageux qui polluaient le ciel. Le pauvre chauffeur ne se retrouvait toujours pas. Lorsqu’il descendait avec une avenue, il se voyait en face d’un gros ravin. Il remontait avec la même pour s’engouffrer dans une brousse. Il se sentit encore plus en insécurité que lorsqu’il avait été sous les griffes des soldats. Il se mit à frissonner plus de peur que de froid. Entre temps, il ne cessait de se demander ce que pourrait être son sort si le gens du quartier mettaient la mais sur lui. La route qui devait le conduire à la grande avenue longeait le gigantesque ravin. Il la retrouva par un pur hasard. Juste le temps de s’engager sur la principale, les nuages se brisèrent. Est-ce à cause du poids des eaux qu’ils n’ont pas pu contenir ou bien attendaient-ils qu’il se dégage de ce gouffre ? Il stationna sur une petite pente asphaltée pour éviter le ruissellement. Une heure après, l’orage s’était adouci. Il fallait d’abord attendre que les eaux libèrent les routes afin d’éviter tout risque.

Vers quatre heures du matin, il atteignit le lieu de leur arrestation. Il parqua le muni-bus à coté du gros manguier sous lequel il était assis, mains et pieds menottés, avant bien sûr de faire sa tournée nocturne. Il se rappela que ses amis étaient gardés à cinquante mètres de lui, quelque part en amont et se décida de les rejoindre. Personne. Il se mit à vociférer comme un crieur de nuit, en les appelant par leurs noms. Un profond silence lui répondit. Il s’arrêta, fit un tour sur un rayon de trente mètres. Il recula encore pour continuer ses recherches et trébuchant ; il se renversa sur un corps rigide, inerte. Il le palpa minutieusement, c’était un corps humain. Vite, il courut vers son véhicule, alluma rapidement le moteur, avança en éclairant cet endroit avec les phares. C’est alors qu’il vit ses trois amis nus, couchés à même le sol, mais à de différents intervalles. Déjà hors de lui, il se précipita vers eux comme pour les réveiller, les embrasser et leur raconter son aventure avec les nocturnes. Alors, il se rendit compte que ses amis avaient été flingués.

Sa tête tourna douze fois, son corps se mit à transpirer comme une bouteille de bière glacée. Il s’écroula par terre et s’évanouit. Nuit sombre, nuit obscure, nuit tragique, nuit de grand sinistre. La coupure du courant, ce simple geste, a peut-être profité à son auteur. Mais les conséquences néfastes et lourdes se sont ramifiées partout. L’ingénieur, le docteur, le professeur et plusieurs autres victimes, pauvres ou riches en ont payé le prix. Quelle perte ! Les événements malheureux de ce genre n’étaient pas propres à cette circonstance. Ces actes auxquels assistaient impuissant les autorités compétentes, étaient enregistrés partout dans le pays. Oui, le sang avait coulé et continuait à couler. Aujourd’hui il a encore coulé. La pluie, ce témoin oculaire envoyé par la providence, est tombée à bon escient. Elle a emporté ailleurs et plus loin, ses traces, comme pour lui permettre de couler davantage et davantage souiller les terres immondes, pour enfin crier vengeance auprès de celui qui a toujours plaidé la cause des damnés, la cause des laissés-pour-compte.

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